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Corée du Sud et Italie : réorganiser la chaîne technologique mondiale autour des minéraux critiques

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La Corée du Sud et l’Italie ont scellé, le 19 janvier 2026, une alliance technologique portant sur l’IA, les semiconducteurs et les minéraux critiques. Cette première visite officielle d’un Premier ministre italien en Corée en 19 ans révèle comment les puissances régionales construisent des blocs de coopération face à la fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Une alliance diplomatique et stratégique inédite

La visite du Président sud-coréen Lee Jae-Myung et de la Première ministre italienne Giorgia Meloni à Séoul marque un tournant diplomatique majeur : c’est la première fois en 19 ans qu’un Premier ministre italien se rend officiellement en Corée du Sud, depuis Romano Prodi en 2006.

Cette visite révèle aussi comment les puissances technologiques régionales construisent des blocs d’interdépendance pour répondre à une compétition mondiale croissante sur les ressources indispensables à la transition numérique.

Trois accords pour réorganiser les chaînes technologiques

Cadre gouvernemental général

Le premier accord, conclu directement entre les deux chefs d’État, pose un cadre de coopération visant à renforcer l’autonomie stratégique, réduire les dépendances externes et développer l’innovation en électronique, automotive et télécommunications. Meloni le formule sans ambiguïté : rethink our supply chains to make them more solid, stronger, more controllable — construire des chaînes d’approvisionnement moins vulnérables aux chocs géopolitiques.

Coopération industrie-à-industrie

Le deuxième accord lie les associations industrielles coréenne et italienne : la Korea Semiconductor Industry Association (KSIA) et ANIE-CE (Association of Electrical and Electronic Industries). Ce mémorandum engage les secteurs privés à coopérer sur la recherche, l’innovation et les échanges de compétences en semiconducteurs et technologies connexes.

L’objectif clé consiste à élaborer un plan d’action bilatéral 2026–2030 pour structurer la collaboration à long terme.

Gestion des catastrophes et patrimoine culturel

Le troisième accord porte sur la gestion des catastrophes naturelles et la protection du patrimoine culturel, un volet révélateur de la volonté d’approfondir les liens au-delà du seul enjeu technologique.

Relations commerciales préexistantes

Cette alliance s’inscrit dans une relation commerciale substantielle. La Corée du Sud figure parmi les quatre partenaires commerciaux majeurs de l’Italie au sein de l’Union européenne, avec des échanges passant de 8,08 milliards USD en 2012 (année de l’accord UE-Corée) à 12,6 milliards USD en 2024.

Les minéraux critiques : le catalyseur réel de l'alliance

La course mondiale aux minéraux indispensables à la production de semiconducteurs et de batteries pour l’IA constitue le catalyseur réel de cette alliance.

Quels minéraux, quel enjeu

Gallium, germanium, cobalt, lithium et terres rares concentrent la demande. Ces minéraux alimentent les infrastructures cruciales de l’IA générative : les data centers consomment des quantités massives d’électricité et de matériaux rares, et cette demande s’accélère à mesure que les investissements technologiques explosent.

L'asymétrie chinoise

Pékin contrôle actuellement les étapes cruciales du raffinage et de la transformation de nombreux minéraux critiques, créant une vulnérabilité stratégique. Cette asymétrie s’est aggravée depuis la pandémie de Covid-19, poussant Washington et Bruxelles à corriger cette dépendance.

Stratégie de l'alliance Corée-Italie

Meloni le formule sans détour : joint research projects sur les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques pour « assurer la résilience ». La stratégie consiste à tisser des liens avec des producteurs et transformateurs en Asie du Sud et en Afrique, puis renforcer les capacités de traitement en Europe et en Corée.

L’Italie, dotée d’une base industrielle solide en électronique et transformation de matériaux, trouve en Corée du Sud un partenaire capable de transformer ces minéraux en composants de haute technologie.

Limites et opacité contractuelle

Il faut rester prudent sur la portée réelle de ces accords. Les mémorandums définissent des intentions et des cadres de coopération, non des investissements quantifiés ni des calendriers de production. Les textes complets ne sont pas publiquement accessibles, et le niveau de détail contractuel reste opaque.

Pourquoi cette alliance, maintenant

Trois facteurs structurels expliquent l’urgence de cette coopération.

Explosion de la demande technologique

L’IA générative consomme les semiconductors à une vitesse inédite. Les investissements mondiaux dans les data centers explosent, tirant la demande en minéraux critiques à la hausse. Contrôler l’accès à ces ressources équivaut à contrôler l’innovation technologique des dix prochaines années.

Fragmentation des chaînes d'approvisionnement

Depuis 2022, les grands acteurs technologiques refusent de dépendre d’une source unique. Les stratégies de résilience adoptées varient : les États-Unis misent sur le nearshoring via le CHIPS Act et l’IRA, l’Union européenne sur son propre Chips Act, tandis que les alliances bilatérales comme Lee-Meloni en incarnent l’extension naturelle. L’objectif demeure identique : créer des blocs régionaux interconnectés plutôt que des supply chains mondiales linéaires.

Rivalité technologique US-Chine-UE

Washington cherche à consolider un « bloc occidental » du numérique, Pékin renforce sa maîtrise des minéraux critiques et du raffinage, tandis que l’UE manœuvre pour préserver son autonomie stratégique. Dans cet environnement, les alliances bilatérales entre démocraties technologiques deviennent des outils de stabilisation géopolitique.

Impact réel : entre ambition et réalité

Tempérer les attentes

Les accords Lee-Meloni définissent un cadre de dialogue et de coopération. Ils ne présagent pas que l’Italie construira demain des usines de semiconductors, ni que la Corée du Sud explorera des mines en Afrique aux côtés de Rome. Pour que ces intentions se concrétisent, trois obstacles majeurs exigent une résolution :

  1. Investissements massifs, souvent non réglementés par simple mémorandum
  2. Alignements politiques stables, sensibles aux changements électoraux
  3. Navigation des régimes de contrôle des exportations, chinois, américains et européens

Enjeux distincts pour chaque pays

Pour l’Italie, l’enjeu consiste à éviter un isolement technologique en renforçant ses liens avec des leaders régionaux. Pour la Corée du Sud, l’alliance offre accès à un marché européen fragmenté et régulé, ainsi qu’une légitimité supplémentaire dans les stratégies occidentales de decoupling partiel vis-à-vis de la Chine.

Le test décisif : 2026–2030

Le véritable test sera la mise en œuvre du plan d’action 2026–2030, sur lequel les deux gouvernements se sont engagés à relancer le dialogue. Si les projets de recherche conjointe et les échanges de chercheurs démarrent rapidement, cet accord aura valeur de catalyseur pour réorganiser les équilibres de la chaîne technologique mondiale. Sinon, il restera un geste diplomatique bienvenu, mais insuffisant pour modifier en profondeur les hiérarchies technologiques actuelles.

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